Emblème de la réussite à l’exportation et économie vieillissante pour laquelle les perspectives de consommation n’ont a priori rien de très porteur, l’économie allemande est-elle vouée au déclin dans un monde où la dynamique des échanges mondiaux de marchandises semble structurellement entamée ? C’est en ces termes que de nombreux observateurs sont tentés d’aborder la question allemande aujourd’hui, concluant pour la plupart aux mêmes inquiétudes que celles que nous avions formulées début 2014 lorsque nous nous étions emparés de cette question (voir « Allemagne, l’heure des choix », PPT du 28 janvier 2014). L’économie allemande semble pourtant s’éloigner de plus en plus de ces clichés, au point peut-être de préparer son grand retour. S’il est bien difficile d’en prendre le pari dès à présent, notamment après l’affaire Volkswagen, les développements de ces derniers trimestres forcent incontestablement à se poser la question.
Author Archives: Véronique Riches-Flores
UEM – Le surcroît de marges à l’exportation confisqué
Faiblesse des ventes au détail, hausse des stocks, contraction des prix à la production et Beige Book très mitigé continuent à mordre sur les anticipations de hausse des taux de la Fed dont le report récurrent finit par évacuer toute probabilité d’un passage à l’acte à horizon prévisible.
Conséquence, les taux à terme américains ont significativement reflué, ne dépassant pas 0,55 % pour les taux à deux ans -au lieu de 0,82 % le 16 septembre- et 1,97 % pour les taux à dix ans, soit leur plus niveau depuis la fin avril.
Autre signe de ce changement d’anticipations, le dollar s’affaisse dorénavant contre la plupart des devises, un mouvement qui a propulsé l’euro à 1,15USD dans la journée d’hier, soit une appréciation de 1,7% au cours des sept derniers jours. Si la monnaie unique semble encore faible, toujours inférieure de 10 % à son niveau d’un an auparavant, ce mouvement est toutefois loin d’être anodin.
À ce rythme, les bénéfices retirés de la baisse de la monnaie unique fondent comme neige au soleil, en effet. Ainsi, à supposer que l’euro conserve son taux de change présent contre le billet vert, le surcroît de marges à l’exportation procuré par sa baisse de la fin de l’année dernière refluerait de près de 5 % au printemps à potentiellement moins de 1 % d’ici la fin de l’année.
Alors que la chute de l’euro n’a pas eu d’effet positif majeur sur l’activité exportatrice des entreprises européennes, le gonflement des marges à l’exportation a, lui, permis d’atténuer les pressions déflationnistes à l’œuvre dans le milieu concurrentiel, bénéficiant indirectement aux perspectives d’investissement et d’emploi de la zone euro. Ce sont ces facteurs de soutien que vient confisquer l’évacuation du scénario de hausse des taux de la Fed et l’affaiblissement renouvelé du billet vert qui, selon notre scénario central, devrait conduire à une remontée de l’euro jusque dans une fourchette de 1,18-1,22USD dans les mois à venir.
Un long fleuve… pas tranquille
Les enchaînements que nous avions envisagés à l’issue d’un statu quo de la Fed ont finalement commencé à prendre corps, une fois sa décision justifiée par les mauvais chiffres de l’emploi et l’ISM manufacturier américains. Depuis son point bas du 29 septembre, l’indice MSCI monde s’est adjugé 7,2 %, une performance légèrement supérieure à celle du S&P 500 (6,8 %) ou de l’Euro Stoxx 600 (6,7 %), dopée par la hausse de plus de 9 % de l’indice MSCI émergent. Les minutes du dernier FOMC ayant dorénavant évacué la perspective d’une hausse des taux à horizon prévisible (voir à ce sujet «Out, la hausse des taux de la Fed »), comment envisager la suite ?
Out, la hausse des taux de la Fed
Confirmation de ce que nous avions compris des développements les plus récents, la hausse des taux de la Fed n’est plus rendez-vous. En cause, non seulement la tournure de la conjoncture internationale, à laquelle la Fed consacre relativement peu de ses commentaires, ni les tensions financières, quand bien même ces dernières l’incitent à une plus grande vigilance, mais l’économie américaine elle-même. Deux points des minutes du dernier FOMC justifient sa décision de ne pas relever les taux directeurs :
- une révision à la baisse du potentiel de croissance structurelle de l’économie américaine, lié à un moindre optimisme à l’égard des gains de productivité, cohérente avec un niveau d’équilibre des taux d’intérêt structurellement plus bas que par le passé ;
- la persistance de risques à la baisse sur les perspectives de croissance conjoncturelle, conséquence des effets négatifs combinés de la chute de l’activité du secteur pétrolier, de la hausse du dollar et de la dégradation du contexte international.
Ces conditions ont des effets majeurs sur les deux piliers de sa politique monétaire, au sujet desquels la Fed considère que la balance des risques est :
- à la hausse sur le front du taux de chômage, malgré l’amélioration du marché de l’emploi depuis le début de l’année – il s’agit là d’un changement crucial par rapport aux communiqués précédents-
- à la baisse sur le front de l’inflation, amenée à s’affaiblir à brève échéance et à ne remonter que graduellement, de sorte qu’elle devrait être «encore inférieure à l’objectif officiel de 2% à la fin de l’année 2018 ».
En somme aucun des critères-clés de son mandat n’est aujourd’hui considéré comme acquis.
Il s’agit d’un changement majeur de perception, renforcé par la communication suivante : « la persistance de risques à la baisse tant sur la croissance que sur l’inflation, illustre le fait que ni la politique monétaire ni la politique budgétaire ne sont en position de protéger l’économie américaine contre des chocs adverses ». Autrement dit, la Fed ne prendra aucun risque, ce qui dans le contexte en présence rend de plus en plus improbable une hausse de ses taux directeurs à horizon prévisible.
Janet Yellen bientôt félicitée
Autant dire que la Présidente de la Fed, Janet Yellen, aura été bien inspirée de changer son fusil d’épaule avant la réunion du Comité de politique monétaire du mois de septembre. Avec 112 000 emplois créés dans le secteur privé américain en septembre (après 100 000 en août), une nouvelle baisse du taux de participation de la population en âge de travailler et le repli à 1,6 % du taux de salaire du personnel non cadre, un resserrement monétaire, supposé nécessaire pour faire face aux goulots d’étranglement du marché du travail, aurait fait mauvaise figure.
L’économie américaine n’est assurément pas en bonne passe et c’est dorénavant le spectre d’une récession que scruteront les marchés ; un risque dont la probabilité a singulièrement augmenté à en juger par les enchainements susceptibles de naître de la mauvaise santé de l’industrie ces derniers mois. L’éventualité d’un quelconque resserrement monétaire à horizon prévisible s’en trouve de facto écartée. De quoi, certainement redorer le blason de Madame Yellen, à défaut de répondre à toutes les interrogations soulevées par un tel diagnostic.
La BCE devrait attendre la BOJ avant de passer à l’action
La confusion provoquée par la décision de la Fed de ne pas relever le niveau de ses taux d’intérêt le 17 septembre n’en finit pas. Outre l’incertitude persistante sur ce que fera ou non la Banque centrale américaine d’ici la fin de l’année, les anticipations sur les décisions à venir la BCE sont, aussi, particulièrement malmenées. Cette dernière s’apprête-t-elle à élargir son programme d’achats d’actifs comme elle en a envisagé la possibilité début septembre ou est-elle en train de faire marche arrière, comme le suggèrent les propos de M. Draghi de la semaine passée ? Le retour en territoire négatif de l’inflation de la zone euro au mois de septembre (-0,1%) suffit-il à renforcer la première hypothèse, ainsi que semblent l’intégrer les marchés depuis la publication de ces chiffres, ou les statistiques réconfortantes sur la situation conjoncturelle en zone euro sont-elles en mesure de diminuer l’importance que porte la BCE sur les résultats immédiats en matière d’inflation?
?Pas sûr que la BCE elle-même ait tranché tant la situation est complexe et sujette à changements intempestifs en fonction des développements économiques et financiers à l’intérieur et au-delà de nos frontières.
La BCE finira-t-elle par élargir son programme d’achat de titres, pourquoi et comment ?
Lorsque le 3 septembre la BCE juge nécessaire de communiquer sur l’éventualité d’une extension de son programme d’achat d’actifs, c’est essentiellement par le risque de voir s’éloigner la perspective d’une normalisation du taux d’inflation que Mario Draghi justifie cette annonce. La réalité, on s’en doute, est plus complexe. Au-delà de l’argument affiché se trouvent probablement, en effet, deux non-dits :
– La crainte d’une remontée trop rapide du cours de l’euro que pourrait susciter l’absence, déjà largement prévisible, d’une remontée des taux de la Réserve Fédérale américaine mi-septembre.
– Un regain préoccupant de tensions sur les marchés des dettes souveraines tout au long de la seconde moitié du mois d’août qui, dans un contexte d’extrême instabilité financière, pouvait être perçu comme annonciateur de nouvelle crise souveraine en cas de détérioration subite des perspectives de croissance.
De fait, la communication de la BCE a porté ses fruits. Non seulement le cours de l’euro n’a que très peu progressé à l’annonce du statu quo de la Fed mais les taux de financement des États se sont nettement détendus, notamment dans les pays du sud de l’Europe, les plus exposés.
La BCE n’a donc plus de raison, on le comprend, de se précipiter à utiliser plus massivement les outils dont elle dispose. Les effets induits par les pratiques de quantitative easing sont assez largement incertains sur le moyen long-terme. En user abusivement, comme pourrait l’avoir fait la Fed un certain temps, n’est guère recommandé. Pourquoi la BCE élargirait-elle son action tant que les indicateurs d’activité ne reflètent pas de signe patent de détérioration de la conjoncture ?
Mario Draghi a donc toutes les raisons de ne pas se précipiter. Doit-on de facto écarter l’éventualité d’un recalibrage de son programme quantitatif ? Plusieurs raisons suggèrent que non. En premier lieu parce qu’en l’absence persistante de remontée des taux de la Fed, l’euro finira par remonter contre le cours du dollar. En second lieu, parce que BCE et Fed ne sont pas les seules intervenants dans ce jeu. La Banque centrale du Japon prépare vraisemblablement un retour en force alors que l’appréciation du taux de change du yen de ces derniers mois menace non seulement son économie mais plus encore l’indice Nikkei dont la progression a valoir de crédit porté à la politique du gouvernement Abe depuis son accession au pouvoir fin 2012.
Dans un tel contexte, ce n’est peut-être pas tant du côté de la Fed que de celui de la BoJ qu’il faut regarder pour se faire une idée du calendrier le plus probable d’action de la BCE ou, moins pudiquement, pour comprendre les ressorts tactiques de ce qui prend effectivement bel et bien l’allure d’une guerre des changes internationale.
Game Over… Acte II – Nouvelle jambe de repli
La rapidité du mouvement correctif de ces dernières semaines réduit les chances d’un rebond intermédiaire des marchés d’actions. Alors que nos objectifs de fin d’année ont pour la plupart été atteints ces derniers jours, le risque d’une nouvelle jambe de baisse des marchés est significatif (pour l’historique de notre analyse voir « Game Over » du 18 juin et notre moniteur n°I du 3 août).
Le roi est nu
La décision de la Fed de laisser inchangé le niveau de ses taux directeurs va beaucoup plus loin que le seul fait de ne pas modifier sa politique monétaire, elle emporte avec elle toute la symbolique d’un passage à l’acte impatiemment attendu depuis l’arrivée à terme de son programme d’achat d’actifs en octobre 2014, à savoir :
1- le caractère transitoire des politiques non-conventionnelles nécessaire pour continuer à donner leur blanc-seing à des pratiques d’envergure presque-planétaire aujourd’hui,
2- la validation du succès des politiques menées depuis la crise de 2008, qui précisément serait donnée par le fait que l’on puisse envisager de s’en passer,
3- l’idée d’une indépendance des banques centrales par rapport aux marchés financiers internationaux et au reste du monde, la globalisation semblant avoir atteint son paroxysme avec la crise financière de ces dernières semaines.
C’est bien pour cela que l’inaction de la Fed est reçue comme une mauvaise nouvelle, éventuellement susceptible de provoquer une nouvelle panique boursière.


