Un mal pour un bien. Vraiment ?

L’idée a germé dans nos esprits dès les débuts de l’épidémie de coronavirus : cette crise sanitaire inédite ne serait pas sans lendemains. Non pas qu’elle aura dévoilé la fragilité d’un monde que l’on croyait aseptisé qui nécessiterait une remise à plat des pratiques de prévention médicale en même temps qu’une plus grande transparence des systèmes santé et une meilleure préparation à des scénarii d’épidémie de grande ampleur. Non, c’est sur un autre plan que le choc provoqué par cette pandémie est le plus largement attendu : en l’occurrence dans sa capacité à accélérer le détricotage d’une mondialisation effrénée, aux proportions devenues insoutenables pour la bonne marche économique mondiale, qui plus est, incompatible avec toute ambition climatique un tant soit peu significative. L’apparition du Covid-19 en Chine a levé le voile sur l’extrême dépendance du reste du monde à l’égard de ce qui est devenu son atelier. Rien de nouveau mais néanmoins une violente prise de conscience des risques associés à une situation de sujétion critique allant jusqu’à l’approvisionnement des cellules souches de nos médicaments les plus indispensables. Alors on se prend à rêver que cette crise éveille les consciences, qu’elle permette d’effectuer ce grand pas en avant vers de nouveaux modes de consommation plus respectueux des besoins effectifs, de l’environnement et des équilibres économiques régionaux ; qu’elle rapproche les lieux de production de ceux de la consommation et redistribue plus équitablement les ressources en emploi ; que les images de la NASA d’un ciel pourri aux particules de dioxyde d’azote au-dessus du territoire chinois n’appartiennent plus qu’au passé. Une crise salvatrice en somme, un mal pour un bien. Mais, c’est à craindre, un rêve bien éloigné des lendemains que nous promet la crise en cours.

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Et maintenant, que fait-on?

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La rafale de données toutes plus médiocres les unes que les autres sur la zone euro ces dernières semaines ne laisse guère de place au doute : la stratégie de sortie de crise de ces dernières années est un échec. Aucun des mécanismes implicitement attendus des choix faits par les dirigeants européens n’est aujourd’hui au rendez-vous ou en passe de l’être :

  • les politiques structurelles de compétitivité échouent, pour cause, le commerce mondial est à l’arrêt ;
  • dès lors, les perspectives à l’exportation de l’Allemagne piétinent et la capacité de la première économie de la zone euro à jouer le rôle de locomotive qui lui était attitré s’évapore ;
  • la restriction budgétaire a, dans de telles conditions, pour seul effet d’alimenter les pressions déflationnistes qui elles-mêmes nuisent aux effets recherchés, à savoir : la maîtrise des dettes publiques.

Ces échecs ne sont guère surprenants. Nous les avions, comme beaucoup, annoncés mais encore fallait-il que la démonstration en soit faite pour espérer parvenir à convaincre de la nécessité de changer le cap de la politique économique européenne. Celle-là maintenant criante, que pouvons-nous espérer ou redouter aujourd’hui ?

Économie française, le croche-pied de trop

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Huit à neuf pays de la zone euro sont probablement déjà happés par la déflation. Face à une telle situation, l’orientation de la politique économique sera décisive. La BCE ne prendra pas de sitôt les mesures d’envergure nécessaires pour contrer la propagation de ce fléau, c’est donc aux politiques budgétaires et fiscales qu’incombe cette responsabilité. En se pliant aux contraintes de la Commission Européenne, la France, prend le risque de précipiter son économie en déflation et avec elle l’ensemble de la zone euro.

La zone euro, dorénavant, face à elle-même, devra redoubler d’efforts

Alors que la fin de la récession en zone euro est aujourd’hui quasiment actée, la normalisation de la situation économique est, elle, loin de l’être. En l’absence de politique de croissance structurelle, les perspectives de la zone euro restent désespérément affaiblies et la capacité des pays de la région à tenir leurs engagements budgétaires, toujours très réduite. Dans de telles conditions, de deux choses, l’une : soit l’austérité fait son retour et la reprise flanchera pour déboucher sur une nouvelle crise aux effets largement imprévisibles, soit la BCE modifie plus radicalement sa politique. La tournure récente de l’environnement international accroît la probabilité de cette dernière option.  Lire la suite…

Urgence

Les politiques pro-cycliques imposées aux pays en difficulté de l’union monétaire produisent les effets prévisibles : la Grèce est en faillite, l’Espagne au bord de la faillite, la zone euro sombre et le reste du monde est entrainé dans le sillage européen. Le risque d’une nouvelle récession mondiale est élevé et la probabilité d’un éclatement de la zone euro n’a jamais été aussi forte. Le chaos qui résulterait d’une telle combinaison est incommensurable, tellement effrayant que nul ne peut imaginer s’y résigner. Il y a donc urgence à changer de cap.

Prétendre réduire le niveau d’endettement de pays surendettés à coup de politique d’austérité nuisibles à la croissance est une aberration économique. L’échec de la méthode était prévu, il est maintenant patent, douloureusement illustré par les cas grec et espagnol. La liste des victimes n’a toutefois aucune raison de s’arrêter à ces deux pays et continuera inexorablement à s’allonger si les européens ne rompent pas très rapidement avec l’orientation qui a été la leur depuis le printemps 2010. On ne cessera de le répéter : l’austérité, en ruinant la croissance, a pour effet mécanique d’aggraver la situation financière des Etats et d’enfoncer la région dans une crise dont elle finira par ne pas pouvoir s’extirper.

Que faire ? A cette question, une seule et unique réponse : un virage à 180 degrés de la politique économique jusqu’alors privilégiée.

Ce virage devra simultanément et urgemment : 1- court-circuiter la récession en cours, 2- protéger les gouvernements de la hausse des taux de financement, 3-étaler sur le long terme les programmes de réduction des déficits afin de laisser respirer les économies. Quelles qu’en soient ses modalités, une telle politique s’accompagnera forcément d’une action inédite de la BCE, synonyme d’une monétisation plus ou moins importante de la dette de Etats. Il ne s’agit pas là d’une option mais de l’unique moyen, s’il n’est pas déjà trop tard, pour enrayer la spirale destructrice dans laquelle se sont fourvoyés les pays européens depuis maintenant plus de deux ans et à laquelle l’union monétaire n’a aucune chance de survivre.

Le risque ne serait sans doute pas aussi imminent si la situation conjoncturelle internationale ne s’était pas dégradée comme elle l’a fait ces derniers mois. La tournure des indicateurs avancés de l’activité européenne est en effet particulièrement alarmante depuis le début de l’été, ressemblant à s’y méprendre à celle des premiers temps de la crise de 2008. Les dernières informations disponibles nous signalent une profonde accentuation de la récession en Italie et en Espagne. Tout annonce en effet que la consommation des ménages de ces deux pays, qui avait jusqu’alors plutôt bien résisté à la crise, est sur la voie d’un ajustement particulièrement marqué. En Italie, le climat des affaires dans le commerce de détail a déjà enfoncé le plancher connu en 2008. En Espagne, la chute de la confiance des ménages, sur fond d’une contraction de 4% du pouvoir d’achat au cours des douze derniers mois, préfigure un repli d’ampleur comparable des dépenses réelles de consommation d’ici la fin de l’année. Tandis que la croissance française, au mieux, stationne et que l’Allemagne enregistre le contre coup de la détérioration de ses marchés à l’exportation, la récession qui se profile dans la zone euro semble bien devoir être beaucoup plus marquée que quiconque ne l’avait imaginé jusqu’alors. La résultante en sera, c’est certain, une nouvelle détérioration de la situation financière d’un nombre croissant d’Etats et une incontournable aggravation de la crise souveraine dont on ne voit pas comment elle pourrait ne pas dégénérer en crise mondiale. Force est de constater en effet que ni les Etats-Unis ni la Chine ne parviennent à maintenir le cap d’une croissance suffisamment dynamique pour être en mesure d’absorber un nouveau choc européen.

Le temps est donc compté. Sauf rupture imminente des choix de politique économique, c’est bien au scénario du pire que nous devrons, sous peu, nous préparer.

Véronique Riches-Flores